La Liberté

Le poème lu lors de l'investiture de Joe Biden, traduit et commenté

Amanda Gorman a ébloui durant la cérémonie d'investiture de Joe Biden. © Keystone
Amanda Gorman a ébloui durant la cérémonie d'investiture de Joe Biden. © Keystone
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22.01.2021

Elle a fait sensation lors de l’investiture de Joe Biden mercredi soir. La jeune poétesse Amanda Gorman, 22 ans, a scandé «The Hill We Climb». En voici une traduction et une analyse par Thomas Austenfeld, professeur de littérature américaine à l’Université de Fribourg.

LIB

The Hill We Climb

Transcription du poème d’Amanda Gorman tel que prononcé lors de la cérémonie d’investiture de Joe Biden le 20 janvier 2021.

When day comes, we ask ourselves where can we find light in this never-ending shade?
The loss we carry, a sea we must wade.
We’ve braved the belly of the beast.
We’ve learned that quiet isn’t always peace,
and the norms and notions of what “just” is isn’t always justice.
And yet, the dawn is ours before we knew it.
Somehow we do it.
Somehow we’ve weathered and witnessed a nation that isn’t broken,
but simply unfinished.
We, the successors of a country and a time where a skinny Black girl descended from slaves and raised by a single mother can dream of becoming president, only to find herself reciting for one. 
And yes, we are far from polished, far from pristine,
but that doesn’t mean we are striving to form a union that is perfect.
We are striving to forge our union with purpose.
To compose a country committed to all cultures, colors, characters, and conditions of man.
And so we lift our gazes not to what stands between us, but what stands before us.
We close the divide because we know, to put our future first, we must first put our differences aside.
We lay down our arms so we can reach out our arms to one another.
We seek harm to none and harmony for all.
Let the globe, if nothing else, say this is true:
That even as we grieved, we grew.
That even as we hurt, we hoped.
That even as we tired, we tried.
That we’ll forever be tied together, victorious.
Not because we will never again know defeat, but because we will never again sow division.

Scripture tells us to envision that everyone shall sit under their own vine and fig tree and no one shall make them afraid.
If we’re to live up to our own time, then victory won’t lie in the blade, but in all the bridges we’ve made.
That is the promise to glade, the hill we climb, if only we dare.
It’s because being American is more than a pride we inherit.
It’s the past we step into and how we repair it.
We’ve seen a force that would shatter our nation rather than share it.
Would destroy our country if it meant delaying democracy.
This effort very nearly succeeded.
But while democracy can be periodically delayed,
it can never be permanently defeated.
In this truth, in this faith, we trust,
for while we have our eyes on the future, history has its eyes on us.
This is the era of just redemption.
We feared it at its inception.
We did not feel prepared to be the heirs of such a terrifying hour,
but within it, we found the power to author a new chapter, to offer hope and laughter to ourselves.
So while once we asked, ‘How could we possibly prevail over catastrophe?’ now we assert, ‘How could catastrophe possibly prevail over us?’

We will not march back to what was, but move to what shall be:
A country that is bruised but whole, benevolent but bold, fierce and free.
We will not be turned around or interrupted by intimidation because we know our inaction and inertia will be the inheritance of the next generation.
Our blunders become their burdens.
But one thing is certain:
If we merge mercy with might, and might with right, then love becomes our legacy and change, our children’s birthright.

So let us leave behind a country better than the one we were left.
With every breath from my bronze-pounded chest, we will raise this wounded world into a wondrous one.
We will rise from the golden hills of the west.
We will rise from the wind-swept north-east where our forefathers first realized revolution.
We will rise from the lake-rimmed cities of the midwestern states.
We will rise from the sun-baked south.
We will rebuild, reconcile, and recover.
In every known nook of our nation, in every corner called our country,
our people, diverse and beautiful, will emerge, battered and beautiful.
When day comes, we step out of the shade, aflame and unafraid.
The new dawn blooms as we free it.
For there is always light,
if only we’re brave enough to see it.
If only we’re brave enough to be it.

La traduction en français

La colline que nous gravissons, Amanda Gorman

Quand le jour arrive, nous nous demandons où pouvons-nous trouver de la lumière dans cette ombre qui n’en finit plus ? 
La peine que nous portons, une mer dans laquelle nous devons patauger.
Nous avons bravé le ventre de la bête. 
Nous avons appris que la tranquillité n’est pas toujours la paix,
et que les normes et notions de ce qui est juste ne sont pas toujours justice.
Et pourtant, l’aube est nôtre avant que nous le sachions. 
D’une certaine manière, nous le savons.
D’une certaine manière, nous avons surmonté et été témoins d’une nation qui n’est pas brisée, 
mais simplement inachevée.
Nous, les héritiers d’un pays et d’une époque où une jeune fille noire, maigre, descendante d’esclaves et élevée par une mère célibataire peut rêver de devenir présidente, simplement en se retrouvant à réciter pour lui. 

Et oui, nous sommes loin d’être lisses, loin d’être irréprochables, 
mais cela ne veut pas dire que nous aspirons à former une union parfaite.
Nous aspirons à forger une union d’intention. 
A composer un pays engagé en toutes ses cultures, couleurs, personnalités et conditions humaines. 
Et donc nous levons nos regards non pas sur ce qui se dresse entre nous, mais sur ce qui se dresse devant nous. 
Nous comblons le fossé car nous savons que, pour faire passer notre futur en premier, nous devons passer outre nos différences. 
Nous déposons nos armes pour pouvoir se tendre les bras les uns aux autres. 
Nous ne cherchons la nuisance d’aucun, l’harmonie de tous. 
Laissons le monde entier, rien de moins, dire que ceci est vrai : 
que même dans notre deuil, nous grandissons
que même dans notre douleur, nous espérons
que même dans notre fatigue, nous essayons
que nous serons liés à jamais, victorieux. 
Non pas car nous ne connaîtrons jamais plus la défaite, mais car nous nous ne sèmerons jamais plus la division.

L’Ecriture nous enseigne d’envisager que chacun s’assoira sous ses propres vigne et figuier, et que personne ne l’effrayera. 
Si nous voulons être à la hauteur de notre temps, alors la victoire ne passera pas par la lame, mais par les ponts que nous créons. 
C’est la promesse de la clairière, la colline que nous gravissons, seulement si nous l’osons. 
C’est parce qu’être Américain représente plus que la fierté dont nous héritons.
C’est le passé que nous pénétrons et notre manière de le réparer. 
Nous avons vu une force qui ferait voler en éclats notre nation plutôt que la partager,
qui détruirait notre pays si cela retardait la démocratie.
Cette tentative a presque réussi. 
Même si la démocratie peut être périodiquement retardée, 
elle ne peut jamais être vaincue. 
En cette vérité, en cette foi, nous croyons, 
car tant que nous gardons les yeux sur le futur, l’histoire nous garde à l’œil.
Voici l’époque de la rédemption. 
Nous la craignions à ses débuts. 
Nous ne nous sentions pas prêts à être les héritiers d’une heure aussi terrifiante, mais en son sein, nous avons trouvé la force d’être auteurs d’un nouveau chapitre, de s’offrir l’espoir et les rires. 
Alors qu’une fois nous nous demandions « Comment pourrons-nous triompher d’une telle catastrophe ? », maintenant nous affirmons : « Comment une telle catastrophe pourrait-elle triompher de nous ? »
Nous ne défilerons pas pour le passé, mais avancerons vers ce qui pourra être: 
Un pays qui est meurtri mais entier, bienveillant mais téméraire, féroce et libre. 
Nous ne serons pas retournés ni interrompus par des intimidations car nous savons que notre inaction et notre inertie seront l’héritage de la génération future. 
Nos bévues deviennent leurs fardeaux. 
Mais une chose est sûre :
Si nous fusionnons miséricorde avec puissance, et puissance avec droit, alors l’amour devient notre legs et le changement, le droit de naissance de nos enfants. 

Alors laissons derrière nous un pays meilleur que celui qui nous a été laissé. 
A chaque souffle de ma poitrine martelée de bronze, nous relèverons ce monde blessé pour en faire une merveille. 
Nous nous lèverons des collines mordorées de l’Ouest. 
Nous nous lèverons du Nord-Est balayé par les vents où nos aïeux ont réalisé la révolution. 
Nous nous lèverons des villes bordées de lacs dans les Etats du Midwest. 
Nous nous lèverons du Sud baigné par le soleil.
Nous reconstruirons, réconcilierons, et récupérerons. 
Dans chaque recoin connu de notre nation, dans chaque coin appelé notre pays, notre peuple, diversifié et beau, émergera malmené et beau. 
Quand le jour arrive, nous sortons de l’ombre, enflammés et résolus.
L’aube nouvelle éclot quand nous la libérons. 
Car il y a toujours la lumière, 
si seulement nous sommes assez braves pour la voir.
Si seulement nous sommes assez braves pour l’être. 

Traduction par Pascaline Jaquet

L’analyse de Thomas Austenfeld

Professeur en littérature américaine à l’Université de Fribourg

D’une grande élégance tant symbolique que formelle, ce poème est structuré par différentes techniques qui permettent de créer du lien d’un vers à l’autre. Ainsi des rimes originales et parfois surprenantes comme inherit / repair it / share it, et just is / justice, mais aussi des anaphores où la même formule est reprise en tête de plusieurs vers, «We will rise» et «Somehow». Sans oublier les nombreuses allitérations comme country / cultures / colors / characters

L’auteure fait également usage du chiasme, cette figure d’inversion qui trouve son origine dans cette phrase de Kennedy: «Ask not what your country can do for you – ask what you can do for your country». On les retrouve ici dans «not to what stands between us, but what stands before us», ou encore dans «We lay down our arms so we can reach out our arms to one another», avec le jeu sur arms qui signifie à la fois bras et armes. Cela crée des effets de cadence qui ne sont pas sans rappeler la manière des pasteurs baptistes.

On peut encore y relever des citations subtiles de la constitution américaine («form a union that is perfect») ainsi qu’une référence biblique («Scripture tells us to envision that everyone shall sit under their own vine and fig tree»), qui contribuent à faire de ce poème une synthèse très réussie de différentes influences poétiques, politiques et religieuses, entre spoken word et sermon, entre Walt Whitman et Maya Angelou.

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